Ma vie en gros #2 : Je ne vous demanderais pas de m’attendre.

Dans ces billets, je vous partage quelques réflexions sur ma vie d’obèse.

Je marche lentement. Ou plutôt je marche difficilement. Quelques minutes suffisent pour que le souffle commence à manquer et que je commence à ressentir en moi ce besoin de pousser à l’effort et donc à la résistance à la douleur. Certes mon corps est une machine qui finit toujours par avancer, bon an mal an, et j’ai désormais le bon équipement —des tennis assez chers que j’ai la chance de pouvoir payer et des semelles non remboursées également — mais la phase de démarrage reste toujours un défi. Moralement, elle suppose d’enclencher un switch d’acceptation de la douleur pour la bonne cause. Physiquement, outre les appels en détresse des poumons et des muscles, il suffit de peu de chose pour que je perde l’équilibre et j’ai donc besoin de faire constamment attention pour éviter une mauvaise chute. Mais malgré tout ça, j’aime marcher. Vraiment.

Marcher est l’une des rares activités sportives qui fait sens, je vais voir quelque chose ou je me rends quelque part, et pour laquelle au milieu des maux finit parfois par se dégager de vrais moments d’harmonie. C’est la seule activité sportive que je pratiquais également avec ma famille. L’un des rares moments où j’oublie un peu ce souffle qui se cherche en permanence et ce bassin qui endure. L’une de ces heures où mon corps et moi-même arrivons à trouver un terrain d’entente tandis qu’une très grande partie du reste du monde nous dépasse. Car oui, je marche lentement. Bien trop lentement pour arriver à suivre un rythme considéré comme moyen.

« C’est à côté », « c’est à 5 min quoi ». Toutes ces expressions qui regroupent aussi bien chez les autres le bâtiment d’en face que 10 minutes de leur rythme de marche. Ce n’est pas grand-chose, n’est-ce pas ? Si peu pour tant. Ceci n’est pas un reproche car c’est un biais humain et universel que de déduire le rythme et le tempo du monde sur les nôtres. Et même en objectivant les choses les choses, votre destination est à 1.72 km à pied en ligne droite sans côte, on ne peut s’empêcher de mécaniquement faire la conversion intérieure en nos propres unités d’efforts.

Je marche lentement et je prends de la place. Ce qui signifie que je fais mécaniquement chier le monde. Je suis avec 30 ans d’avance ce grand père à canne indépassable qui se traîne dans le couloir ou sur le trottoir et que vous maudissez intérieurement. Or si je conviens que marcher à un rythme vraiment plus lent que le sien n’est pas un exercice des plus agréables et des plus simples, j’ai toujours autant de mal à intégrer ou même à accepter que dans la très grande majorité des cas les gens ne m’attendent pas. On fera souvent un effort pour la grand-mère mais rarement pour l’obèse.

Il y a des années de cela, je me signalais. Je demandais aux gens d’attendre, de ralentir le pas et bien souvent cela ne sert pas à grand-chose car le naturel revient au galop. Alors j’ai décidé un jour que je ne demanderais plus jamais aux gens de m’attendre. Pour voir si ça déclenchait un truc. Une réaction. Mais non, bien souvent rien. Les petits mondes continuent d’avancer à leurs propres rythmes. C’est comme ça. Je l’accepte mal mais je l’accepte car qui a le temps pour tant de disputes au final. Pourtant, je dois avouer qu’il y a des mauvais jours où, sans vouloir faire de mauvais jeu de mots, c’est un sacré poids à porter.